Le logo coloré qui s’est invité depuis des années sur vos emballages pourrait bientôt changer de statut. Un recours porté par Lactalis vient d’arriver devant la Cour de justice de l’Union européenne, et l’issue pourrait modifier la façon dont vous lisez les informations nutritionnelles. L’enjeu est immense, car la décision pourrait redessiner le paysage de l’affichage alimentaire dans toute l’Union. Mais avant de comprendre ce qui pourrait changer, il faut saisir pourquoi ce dossier secoue autant le secteur agroalimentaire.
Pourquoi le Nutri-Score se retrouve au centre d’un conflit juridique
Le Nutri-Score a été conçu pour aider les consommateurs à comparer rapidement la qualité nutritionnelle des aliments. Il classe chaque produit de A à E, du meilleur au moins favorable, en associant un code couleur allant du vert au rouge. Ce système volontaire, soutenu par plusieurs autorités sanitaires européennes, s’est largement déployé dans les rayons.
Mais son adoption n’est pas universelle. Plusieurs industriels, dont le groupe laitier Lactalis, refusent d’appliquer cet affichage. Ce dernier a saisi la justice française pour contester l’arrêté de mars 2025 ayant modifié le calcul du Nutri-Score. Selon les données publiées par l’Observatoire de l’alimentation (Oqali), l’indicateur recule pour la première fois, passant de 64 % de produits porteurs du logo en 2023 et 2024 à 63 % en 2025. Le désengagement de certaines marques nationales y contribue.
Derrière ces chiffres se cache un débat bien plus large. La question n’est pas seulement nutritionnelle. Elle touche au droit européen, à la concurrence, et au rôle des États membres dans la régulation de l’information alimentaire. Et c’est précisément cette dimension qui a poussé le Conseil d’État à renvoyer l’affaire à la CJUE. Les réponses attendues pourraient faire évoluer les règles en vigueur, avec des conséquences directes sur les étiquettes que vous consultez chaque jour.
Reste à comprendre ce que reproche exactement Lactalis à ce système devenu incontournable.
Ce que Lactalis conteste et pourquoi la CJUE doit trancher
Le point central du recours tient en plusieurs critiques formulées par Lactalis. Le groupe laitier estime d’abord que le Nutri-Score ne reflète pas correctement la consommation réelle. Il reproche au calcul de ne pas intégrer les portions effectivement consommées par les consommateurs. Pour certains produits comme les fromages, le lait ou les boissons lactées, la méthode de classification serait trop simplifiée.
Lactalis conteste également la manière dont les boissons lactées et le lait sont évalués. Ils sont assimilés à des catégories de boissons soumises à des coefficients spécifiques, ce qui influe sur leur note. Pour l’entreprise, cette approche ne correspond pas à la réalité nutritionnelle de ces produits.
Un autre grief concerne la procédure. Lors de la mise à jour du calcul du Nutri-Score, Lactalis estime que la communication avec les autorités européennes n’a pas été suffisante. Selon le groupe, cette absence de concertation interroge la validité juridique du dispositif à l’échelle de l’Union européenne.
Ces éléments ont conduit le Conseil d’État à poser plusieurs questions à la CJUE. La première est essentielle : un État membre peut-il recommander un affichage graphique complémentaire à la déclaration nutritionnelle obligatoire sans détailler précisément les nutriments et l’apport énergétique ? La seconde interroge la possibilité d’une signalétique « simple et synthétique », sous forme de lettre ou de code couleur. En d’autres termes, c’est bien le cœur du Nutri-Score qui est évalué.
La Cour devra aussi dire si des informations liées à la nutrition peuvent être ajoutées dans ce type de dispositif. Ces précisions permettront de définir le périmètre exact des affichages autorisés dans l’Union. Il faudra cependant encore analyser comment ces possibles règles s’articuleront avec les pratiques des entreprises.
Comment ce renvoi à la CJUE pourrait transformer votre expérience d’achat
Comprendre ce que cette procédure peut changer, c’est se projeter concrètement dans les rayons. Le Nutri-Score est aujourd’hui un outil volontaire, adopté par une grande partie de l’industrie, mais pas par tous. La décision de la CJUE pourrait :
- confirmer la légalité du système et encourager de nouvelles marques à l’adopter ;
- restreindre ou modifier les règles d’affichage, obligeant les États à revoir leurs recommandations ;
- remettre en question la possibilité d’utiliser un code couleur ou une lettre, pilier du Nutri-Score ;
- imposer des précisions supplémentaires sur les nutriments ou l’apport énergétique affichés.
Chaque scénario aurait un impact direct. Si la CJUE estime que le Nutri-Score simplifie trop l’information, les emballages pourraient changer pour intégrer davantage de détails nutritionnels. À l’inverse, si la Cour valide le système tel qu’il existe, cela renforcerait sa légitimité et pourrait encourager un retour à la hausse de son adoption.
Dans tous les cas, ce bras de fer judiciaire révèle que l’affichage nutritionnel est devenu un outil stratégique pour les industriels. Les scores influencent l’image des marques, les choix des consommateurs et parfois même les stratégies de reformulation des produits. Ce débat dépasse donc largement la couleur d’un logo. Il touche à la manière dont les citoyens européens accèdent à une information nutritionnelle claire.
Ce que déclarent les acteurs et ce que cela révèle
Dans ce dossier, Lactalis accueille la décision du Conseil d’État avec satisfaction. Son avocate, Julia Bombardier, affirme que le Nutri-Score est « trompeur » et que sa conformité au droit européen est sérieusement questionnée. Selon elle, il ne s’agirait pas d’un dispositif véritablement volontaire, ce qui justifierait l’intervention de la CJUE.
Ces déclarations éclairent la dimension politique du débat. Le Nutri-Score n’est pas seulement un outil de santé publique. Il est devenu un symbole : celui d’une tentative de simplification à grande échelle des informations nutritionnelles, face à des intérêts industriels parfois divergents. L’enjeu est donc autant juridique que sociétal.
Comprendre ces rapports de force permet d’anticiper les conséquences de la décision à venir. Mais avant cela, il est utile de rappeler les principales erreurs ou confusions liées à l’interprétation du Nutri-Score.
Les idées reçues et erreurs fréquentes autour du Nutri-Score
Plusieurs incompréhensions circulent à propos du logo. Il est donc essentiel de distinguer ce qu’il fait réellement et ce qu’il ne fait pas.
- Le Nutri-Score ne compare pas des produits différents comme un fromage avec une boisson. Il classe uniquement les produits au sein d’une même catégorie.
- Il ne prétend pas résumer la qualité d’un aliment. Il se limite à refléter son profil nutritionnel.
- Il ne remplace pas la déclaration nutritionnelle obligatoire. Il s’y ajoute comme un outil simplifié.
- Il s’appuie sur 100 g ou 100 ml et non sur les portions. C’est justement l’un des points contestés.
- Il ne juge pas les aliments traditionnels comme les fromages AOP, mais les évalue avec les mêmes critères que les autres produits.
Clarifier ces points permet de mieux comprendre ce qui est réellement en jeu dans la décision attendue de la CJUE.
Ce que vous devez surveiller dans les mois à venir
Les prochains mois seront décisifs pour l’avenir du Nutri-Score. La décision de la CJUE pourrait faire évoluer les règles d’étiquetage, voire redéfinir les marges de manœuvre des États membres sur l’affichage nutritionnel.
Quoi qu’il arrive, ce débat souligne une chose : l’information alimentaire reste un territoire en pleine transformation, et vos choix d’achat pourraient bientôt s’appuyer sur des repères révisés. Le plus important sera de rester attentif aux évolutions des emballages et aux décisions des marques que vous consommez régulièrement.




